Intéressant cet article du sociologue Philippe Corcuff, publié récemment sur le site de Rue 89.
Par Philippe Corcuff | Politiste et membre du NPA
Après l'échec du Copenhague institutionnel et la vivacité du
Copenhague mouvementiste, on peut être tenté de se tourner vers la vitrine du
marketing électoral d'Europe Ecologie. La bonne nouvelle ne viendrait-elle pas
plutôt, et paradoxalement, d'un vieux routier de l'industrie hollywoodienne,
James Cameron, avec son « Avatar » ? En 1998, dans
« Une envie de politique » (La Découverte), passé alors du statut
d'icône soixante-huitarde à celui d'inspirateur d'un capitalisme vert, Daniel
Cohn-Bendit écrivait ceci : « Ce que la gauche doit donc faire valoir aujourd'hui, c'est que
cette évolution a des aspects destructeurs, car la production menace de
détruire la planète. Faire cette démonstration n'est pas facile, mais on peut
le faire au nom même de l'économie de marché, car je suis pour le capitalisme
et l'économie de marché. » Pas le plus écolo, Marx pointait déjà la contradiction
capital/nature En se faisant le chantre d'un capitalisme chlorophyllisé et d'une
écologie politique chloroformée, l'agité du bocage politicien a rejoint les
rangs d'une défense consensuellement aseptisée de la nature : les Al Gore,
Yann Arthus-Bertrand, Nicolas Hulot et autres Jean-Louis Borloo. Marx, quelque peu fasciné par le productivisme industriel de son
époque, n'était pas exempt d'ambiguïtés quant au rapport capitalisme/nature.
Toutefois, il avait également commencé à percevoir une des contradictions
principales travaillant le capitalisme en interaction avec la contradiction
capital/travail : la contradiction capital/nature. Ainsi, pour lui, la production capitaliste épuisait « les deux
sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur »
(« Le Capital », livre I, 1867). Pour Gorz,
impossible d'éviter la catastrophe sans rupture radicale André Gorz
prolongea cette analyse en notre début de XXIe siècle : « La question
de la sortie du capitalisme n'a jamais été plus actuelle », écrit-il dans
« Ecologica » (éd. Galilée, 1998). Et d'ajouter par avance contre une
possible cohn-benditsation de la radicalité écologiste : « Il est
impossible d'éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec
les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante
ans. » C'est dans une
telle perspective que s'est récemment situé le journaliste Hervé Kempf : « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme »
(éd. du Seuil, 1999). « Avatar » :
Hollywood dans la galaxie anticapitaliste ? Les dénonciations
gauchistes du capitalisme hollywoodien sont si courantes que les esprits
anticapitalistes pourraient avoir du mal à reconnaître des potentialités
critiques dans une de ses productions. Et pourtant… A des
années-lumière de la Terre, la planète Pandora est sous colonisation
américano-occidentale. Un minerai rare suscite la convoitise d'une
multinationale (« The Company », comme dans la série des
« Aliens »), appuyée par des troupes militaires. L'argument de la
rentabilité financière (la rétribution des actionnaires est directement évoquée
dans le film) pousse à la double destruction de la nature et du peuple Na'vi.
Ecocide et génocide constituent ici un double horizon de la logique du profit. Cameron met en
quelque sorte en images et en son une forme extrême de la contradiction
capital/nature. La trame narrative de la science-fiction, reconfigurée avec de
nouveaux effets spéciaux numériques, projetée en 3D, donne une vérité éthique
et politique proprement cinématographique à une composition fictionnelle. Une
critique sociale, sur un plan sensible et intelligible Ce dispositif
cinématographique nous permet d'explorer au plus près de nos sensations un
autre monde, celui de Pandora et des Na'vis, en jouant tour à tour sur la
frayeur, la surprise ou la joie de la découverte. La critique sociale s'exprime
sur un double plan sensible et intelligible. Cet univers étrange en 3D, qui nous fait d'abord peur, puis nous
émerveille, constitue moins un des « autres mondes possibles » des
altermondialistes que l'envers de notre propre monde, un lieu imaginaire qui
permet de mieux repérer les failles de notre réalité quotidienne à la manière
de l'île d'Utopia chez Thomas More. Certes les Na'vis ont comme un parfum New Age,
traînant une vision stéréotypée de la communion de « primitifs » et
de la nature. Mais le savoir-faire particulier des auteurs les plus originaux
des films et des séries télévisées hollywoodiens consiste justement à prendre
appui sur certains stéréotypes pour en interroger d'autres. Nous sommes pris par la main dans la familiarité d'autoroutes
standardisées, mais ça et là s'ouvrent des sentiers critiques, dans un cocktail
détonnant de douces évidences et de piments plus corsés. Sully vit
une conversion existentielle, comme ces militants anticapitalistes… L'anticapitalisme
d'« Avatar » est indissociablement collectif et individuel. Se
désintoxiquer de l'imaginaire capitaliste passe aussi par une transformation de
soi. Jake Sully (Sam Worthington, déjà remarqué dans « Terminator
4 »), ancien marine immobilisé dans un fauteuil roulant devenant
« pilote » mental d'un avatar (corps hybride d'ADN humain et de
Na'vi), va connaître une véritable conversion : d'inflitré chez les Na'vi
à protecteur de leur mode de vie, de soldat impérialiste à eco-warrior. Sully a quelque
parenté avec la figure des « militants existentiels »
anticapitalistes, caractérisée « par un travail spirituel et politique de
chacun de nous sur lui-même, soutenu par des communautés de vie », promue
récemment par le philosophe de l'économie Christian Arnsperger dans son
stimulant ouvrage « Ethique de l'existence post-capitaliste » (éd. du
Cerf, 2009). Cette révolution
culturelle personnelle prend les chemins de la fragilité dans
« Avatar » : un handicapé à l'âme guerrière, fasciné au départ
par les capacités supposées illimitées de son avatar, finira par assumer ses
faiblesses d'être humain mortel. Une
écologie radicale, loin des niaiseries de Borloo ou Cohn-Bendit Cepedant, Cameron
ne suivrait pas Arnsperger dans son choix de la conversion existentielle contre
la voie révolutionnaire classique des rapports de forces. Dans une conjoncture de menace extrême, « Avatar » justifie
le recours au combat et à la force. Dans certaines circonstances,
l'anticapitaliste vert conséquent doit aussi savoir prendre les armes (au sens
métaphorique, n'impliquant pas nécessairement le maniement de la kalachnikov). Cette écologie radicale n'a pas grand-chose à voir avec les niaiseries
consensualistes de l'arc Borloo/Cohn-Bendit. Elle appelle des clivages, des
conflits, des affrontements. La transformation personnelle et l'action
collective contre les forces dominantes apparaissent associées et non pas
opposées.
